Récit de Raphaël Chouraqui (Copié avec son autorisation sur les publications FaceBook)
Octobre 2025
De Pontevedra à Caldas de Reis -
La Ferveur Galicienne
Symphonie de la Pluie sur le Chemin des Rois.
Comme depuis 3 jours, la marche commença dès l'aube
frisquette qui enveloppait Pontevedra, sous le ciel bas et lourd typique de la
Galice. Le pèlerin, drapé dans son vêtement de pluie, quitta les lumières
tamisées de Pontevedra, où l'écho des cloches de la Virgen Peregrina s'effaçait
dans l'humidité nocturne. C'était la onzième étape, celle qui menait les corps
fatigués vers la petite ville de Caldas de Reis, et qui s'annonçait comme un chapitre
de patience et d'endurance.
La pluie, fine et persistante, avait transformé les
sentiers en rubans de boue et d'argile, rehaussant les couleurs des capes de
pluie. Le cortège de ces marcheurs, venus chercher leur Compostela sur les
cent derniers kilomètres se resserra. Les sacs à dos brillants, devenus d'étranges
cocons imperméables, avançaient en silence, dans une communion forcée par la
rigueur du ciel galicien. Sous ces housses de fortune, un cortège de pèlerins
s'étirait sur la route, une chaîne humaine mue par la foi et la seule
perspective d'une douche chaude et d'un lit sec.
Ces groupes, bruyants et
ricanants, en grande partie, représentait les cortèges des "100
derniers" kilomètres, ceux qui ont rejoint le Camino tardivement mais avec
la même ferveur. Le vent d'ouest charriait la pluie, une brume froide et
persistante qui semblait s'être donné rendez-vous avec les pèlerins pour cette
onzième étape. Elle frappait les visages, lessivait les marques jaunes et les
coquilles, et transformait le Chemin lui-même. Les sentiers, n'étaient
désormais que de longs rubans d'argile brun et glissant.
Chaque pas était une
méditation sur l'équilibre, une lutte sourde contre la gravité et la fatigue.
Mais le spectacle était d'une beauté insolite : La nature, hostile, avait imposé
une uniformité vibrante au cortège qui s'étirait à travers la campagne. Les
sacs à dos, ces lourds fardeaux symboliques, avaient disparu sous d'étranges
cocons imperméables aux couleurs saturées, orange flamboyant, bleu électrique,
vert acide. Ces touches de couleur, contrastant avec le gris monotone du ciel,
donnaient à la file une allure de chenille extraterrestre progressant
lentement. C'était le rassemblement des « Cent Derniers », ceux qui avaient
choisi de s'élancer à l'approche de Saint-Jacques-de-Compostelle pour valider
la distance minimale requise pour la Compostela.
Ces groupes, plus nombreux et
bruyants que les marcheurs de longue haleine, apportaient une énergie
exubérante, faite de rires fusants et de conversations animées, tranchant avec
la solennité des autres. Ils formaient une chaîne humaine vibrante, une armée
joyeuse où la ferveur religieuse côtoyait l'esprit d'aventure. Leur
enthousiasme, loin d'être un manque de respect, était une autre forme de
communion : La joie simple d'être ensemble sur le chemin, de partager l'épreuve
de la pluie et la promesse d'une destinée commune. Chaque pèlerin, qu'il ait
commencé à Séville ou la veille à Vigo, n'avait plus qu'un seul horizon : La
perspective salvatrice d'une douche chaude pour détendre des muscles meurtris,
le réconfort d'un lit sec après une journée passée dans l'humidité, et surtout,
l'attrait mystérieux de la cité thermale romaine, Caldas de Reis, promesse de
chaleur et de soulagement au terme de la marche. Ces petites victoires
matérielles étaient le carburant invisible qui poussait la caravane à avancer,
pas après pas, à travers les brumes de Galice. Le chemin partout est une
histoire à ciel ouvert. Ici, le goudron s'effaçait pour laisser place aux
dalles de pierre, polies par le passage des charrettes, réminiscences de
l'antique Voie Romaine (la Via XIX). Marcher sur ces pierres glissantes,
c'était ressentir le poids des siècles, se fondre dans la lignée des légions
romaines et des marchands ambulants qui, bien avant les pèlerins, ont tracé
cette même route.
Des croix de pierre moussues, des petits autels improvisés,
rappelaient que la route est une voie sacrée, un hymne à la foi. Le paysage
s'ouvrait et se refermait : Tantôt une étroite sente bordée de hauts murs de
pierre, tantôt un large chemin cerné de vignes en restes de récolte, de
forêts de châtaigniers et d'eucalyptus, dont l'odeur mentholée se mêlait à
celle de la terre mouillée. Le crissement des bâtons de marche, le bruit sourd
des bottes dans la boue et quelques murmures en langues étrangères composaient
la symphonie monotone de cette étape sans relief, chacun isolé dans son cocon
de plastique sur les épaules.
L'espoir de la journée, la récompense suprême des
corps douloureux, résidait dans le point d'arrivée : Caldas de Reis. L'antique
"Aquis Celenis" – la cité thermale romaine. Traversant la rivière
Umia par son vieux pont de pierre, les pèlerins savent à ce niveau qu'ils sont
enfin arrivés. Là, les eaux chaudes, sulfureuses, jaillissant des profondeurs
de la terre, attendaient d'apaiser les muscles endoloris. C'était un lieu de
repos ancestral, une promesse de guérison et de chaleur au cœur de la Galice
pluvieuse.
La fatigue s'estompait déjà à l'idée de se déchausser, de plonger les pieds
meurtris dans cette source de vie, avant d'aborder les ultimes jours qui les
séparaient de Saint-Jacques-de-Compostelle.
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