Récit de Raphaël Chouraqui (Copié avec son autorisation sur les publications FaceBook) Octobre 2025 Porto > Matosinhos > Labruge - 24 km
Comme d'habitude, lorsque je prépare un chemin (73 balais et plus de 12 000 km en chemin) je fais une visite de contrôle de la "machina". Mon chirurgien orthopédiste, avec sa faconde de mécano-poète, avait raison : ma carrosserie est celle d’une "vieille Mercedes avec 300.000 km au compteur". Mon âme, le moteur de la bête, démarre encore au quart de tour, pleine de ce désir têtu qui nous pousse à mettre un pied devant l'autre. Pour le reste, c'est une symphonie de craquements et de grincements, un concert d'arthrose où mes genoux jouent du "bruit de casserole" du jeu comme celui des meilleurs politiciens, et mes épaules claquent comme les portes battantes d'un saloon sous le vent. Du côté du cœur tout va bien, c'est l'essentiel. Peu importait : le Chemin m'attendait.
Ce jour-là, pour cette première étape de Matosinhos à Labruge, l'air était frais et prometteur, une belle journée ensoleillée comme un bon coup de "starter' pour démarrer le vieux moteur de mon "bolide de collection". À cet endroit, le Chemin est à la croisée des eaux du bord de l'océan et de la campagne du Chemin Central. La majestueuse Porto, cité du Douro et du vin, départ de ma première étape m'offrait un premier dilemme : Le cœur du pays, tout en montées et en sous-bois, ou l'appel iodé de la côte, plus tranquille. Pour ce redémarrage après 2 ans sans chemin il est plus sage de prendre le Chemin côtier pour démarrer.
Je me souvenais d'avoir lu que le Chemin Côtier, pour ceux qui partent de Porto ou de ses proches environs comme Grijó, est souvent choisi pour une première immersion du chemin. Il promettait des sentiers de planches serpentant sur les dunes, le murmure constant de l'Atlantique, la lumière des plages, les baigneurs, les surfeurs et l'ambiance vacances. Tandis que je m'étirais contre un mur avec la prudence d'un vieux félin rouillé, j'imaginais les autres pèlerins, l'esprit déjà sur les rives, le cœur battant au rythme des vagues.
Mais l'âme de ma vieille Mercedes méritait quelques égards. L'itinéraire Central, celui qui m'emmènerait directement au cœur historique du chemin était mon "attrayant". J'étais aussi venu chercher l'évasion des plages et du grand large, avec l'introspection du "sentiment océanique" si bien décrit par Romain Rolland. Le Chemin n'est pas un simple voyage, c'est une évasion, et pour moi un test et un grand nettoyage de cette vieille "Machina" qui en a bien besoin.
J'ai bouclé mon sac, serré les sangles de mes bâtons de marche, huilé mes vieux "coussinets de bielle" en m'amusant, de ma propre décrépitude élégante. Ma première étape passée, les premiers km de la banlieue de Porto, certes pas l'étape la plus bucolique, je retrouvais les bonnes marques de la coquille jaune sur fond bleu, les premières flèches du jour, m'ont paru aussi éclatantes que ce soleil exceptionnel d'octobre.
Je me suis élancé, un pas après l'autre, laissant derrière moi l'odeur du café matinal et le ronronnement des premiers départs. Mes rotules ont protesté, mon dos a émis un soupir de martyr, mais le vieux moteur a tenu bon. L'âme de la bête était en marche, et elle filait, non pas vers le bleu de la mer, le cœur battant, avec l'humilité et la fierté d'une vieille carcasse.
C'était le premier jour, et tout allait... techniquement bien, hors mis les traditionnels courbatures des premiers jours .
|