Récit de Raphaël Chouraqui (Copié avec son autorisation sur les publications FaceBook)
Octobre 2025
Vigo - Impression du jour....
Aujourd'hui je m'offre une journée de repos, de décantation.
Il pleut des cordes sur Vigo.. La Voix de l'Océan, le secret de la barque de
pierre et l'ancre de l'Écriture...
Le Camino Portugués de la Costa n’est pas un
sentier comme les autres, s’il mène aussi à Compostelle,
c’est la Voie
Originelle, la Voie Spirituelle, une véritable symphonie des éléments, vous
accompagne
tout le long.
Tandis que d’autres chemins s’enfoncent dans la terre,
celui-ci s’ouvre à l’immensité liquide, là où la brume
salée et les embruns
iodés, vous remplissent le poumons et constituent le seul voile entre le
marcheur et
l’infini. Dès les premières lueurs, l'aube sur l'Atlantique dévoile
une beauté sauvage qui déchire le cœur par
sa brutalité et le reconstruit par
son invitation à la méditation. Les longs chemins de planches de bois qui
longent la côte, frôlent les vagues et enjambent les dunes, offrent des
perspectives de vue inouïes, uniques
sur le paysage.
Spectateur privilégié à la
lisière des mondes, le pèlerin écoute. À chaque pas, sa propre plainte
s'éteint,
submergée par le chant grave et incessant de l'océan : Une mélopée
tantôt douce, effleurant les plages de
sable fin d'un murmure paisible, tantôt
d'une grande violence, s'écrasant avec fureur contre la stoïcité des
récifs. C'est
le royaume du silence primordial, un silence primordial où les seules voix
admises sont celles
des éléments et des oiseaux de mer : Le souffle du vent, le
ressac de la vague, et le cri strident, presque
métallique, des goélands,
sentinelles ailées de l'océan.
Face à cette puissance élémentaire, l’âme est
mise à nu. L’introspection n’est plus un effort, elle devient une
nécessité, un
réflexe de survie spirituelle. L’océan, sans fin, devient le miroir de l’être.
Combien de vagues
pour éteindre mes doutes ? Combien d’écumes pour purifier mes
peurs ? Mais il y a un autre chemin qui
s’ouvre ici : Celui de l'écriture et du
sens des mots. Chaque kilomètre parcouru est une page qui se tourne,
et le
carnet de notes, devient le réceptacle des émotions trop fortes pour le
silence, des sensations trop fugaces
pour la mémoire seule.
Comment dire
l'éclat de ce phare qui déchire le crépuscule ? Quel mot saisir pour décrire
cette fatigue qui,
curieusement, allège l'âme ? L'écriture est l'ancre jetée
dans ce flux de découvertes. Elle révèle la forme et le
fond de la
transformation qui s'opère. Dans ces moments, ma plume est ma véritable
compagne, fidèle témoin
de la force retrouvée. Au fil de mes chemins, la
frontière entre les pierres du chemin et les mots en vrac pour
décrire mes
émotions s’est abolie : L'écriture est devenue, littéralement, le chemin
lui-même.
Mes doigts sur le clavier ou la plume sur le papier prolongent le
mouvement de mes pas.
C’est une marche immobile, où je revis l’éclat des
rencontres, la morsure du vent, le goût du dépassement.
Si la marche est
l'Aventure, l'Écriture en est la respiration continue, l'écho perpétuel qui
empêche le souvenir
de s'effacer. Et puis, sur le chemin il y a les rencontres
qui prennent alors un relief nouveau. Le sourire échangé
avec un pèlerin
espagnol ou le récit d'un pêcheur portugais ne sont pas de simples anecdotes, ce sont des
esquisses d'humanité que les mots tentent d'immortaliser, de rendre
universelles. Le chemin de Compostelle
devient ainsi un atelier littéraire et
philosophique à ciel ouvert, où le verbe lutte pour capturer la beauté brute
du
monde. Ce Chemin est avant tout une expérience de la beauté, une esthétique brute où les plages dorées
succèdent aux falaises rugueuses, mais sous cette
splendeur éclatante, gît une dimension plus profonde,
celle de la voie
spirituelle et ésotérique.
Selon la légende, Saint Jacques est revenu non par
la terre, mais dans une barque de pierre miraculeuse,
naviguant contre toutes
les logiques des lois de la nature. Le long du Camino da Costa, cette légende
prend
tout son sens. La mer n'est plus seulement un paysage, elle est le chemin
mythique, l'élément par lequel le
corps du saint a accompli son dernier voyage. Le
pèlerin qui s'engage sur le Chemin Portugais de la Côte
ne suit pas seulement
un trait sur une carte, il s'inscrit dans les traces d'un mythe, celles d'une
légende aux
multiples perspectives dont l'écho est plus philosophique
qu'historique.
Marcher face à l'océan, c'est embrasser la nature même de la foi
: une progression déraisonnable sur un
élément instable. La légende de la
Barque de Saint-Jacques, arrivée miraculeusement à Iria Flavia, n'est
pas une
simple fable, c'est un archétype puissant, une clé ésotérique ouvrant la
compréhension du chemin
spirituel. Philosophiquement, cette barque de pierre
qui ramena Jacques en Galice, symbolise la victoire de
l'âme (la pierre,
matière terrestre densifiée, donc le corps transformé) sur la matière brute
(l'océan, symbole
du chaos, de l'inconscient et des épreuves de la vie). Le
Chemin de la Côte nous force à accepter que le salut
ne vient pas toujours de
la force de nos bras pour ramer, mais de l'abandon confiant à une force
supérieure.
Nous marchons sur la rive, mais nos pensées naviguent au-delà,
méditant sur la nécessité de l'improbable.
Esthétiquement, la barque est un
symbole de passage, l'équivalent solaire du char funéraire égyptien.
Elle
représente le véhicule de la transmutation et de la renaissance.
Le pèlerin qui
suit la côte revit inconsciemment ce rite de passage.
Il est l'homme qui, pour
atteindre la Lumière (Compostelle, Campus Stellae), doit d'abord se dépouiller
dans le milieu liquide et sauvage de l'inconscient. L'océan devient alors le
grand purificateur, le creuset
où l'être ancien se dissout pour laisser place à
l'être renouvelé. Chaque pas sur le sable ou le long des rochers
n'est pas
seulement un effort physique, c'est une adhésion à l'idée que le voyage le
plus important est celui
qui s'effectue sans rame, sans carte, juste guidé par
l'intuition et l'énergie des lieux.
Le Chemin de la Côte est l'itinéraire de
ceux qui cherchent la Beauté dans la Force et la Vérité dans la légende,
acceptant que pour avancer, il faut parfois se fier à la pierre pour flotter.
Le pèlerin ne marche pas vers
Saint-Jacques, il navigue vers lui-même. L'océan
est un sanctuaire, le vent une bénédiction, et l'écriture,
une méditation. On
ne fait pas que marcher vers Compostelle, on revit la traversée mystique,
cherchant le
mot juste pour nommer ces moments à la fois fugaces, mais au
combien imprégnés dans la chair de l’âme.
C'est là, entre le fracas des vagues
et l'horizon infini, que le pèlerin trouve la plus pure expression de la
beauté
et de la force, tout en donnant un sens profond à ce qu'il vit.
La mer est une
maîtresse exigeante, elle offre le danger et la grâce, la solitude et la
communion
avec le cosmos. Elle rappelle que la vraie destination n'est pas une
cathédrale de pierre, mais cette
rencontre intime et bouleversante avec
l'immensité qui nous habite, et les mots sont les phares qui
nous guident,vers
le retour à soi.